C E N S U R E

 

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L ‘ E C F - A C F

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paris, le 28 décembre 1998

Cher(e) Collège,

Vous trouverez, ci-joint, un texte intitulé " Les commandements de la jouissance ", qui m’avait été demandé par la revue de l’Ecole La Cause freudienne et qui a été retiré du sommaire sans que j’en sois avertie.

Dès sa prise de fonction comme Directeur de la revue, Paolo Siqueira avait pris soin de me faire savoir combien il tenait à publier un texte de moi. Les délais fixés pour le premier numéro sous sa direction étant trop justes, il m’avait demandé de lui réserver un texte pour le second numéro sur les "Maladies d’amour ". Le texte lui fut remis dans les délais qu’il m’avait fixés, début juillet 1998, et il m’en remercia vivement. L’équipe de rédaction procéda ensuite à l’établissement du texte et me demanda, début septembre, quelques précisions de détail pour la mise en page. Bref, le numéro de la revue était prêt début octobre. Puis, suite à une mystérieuse intervention, la revue fut suspendue jusqu’à... début novembre. On attendait donc, pouvait-on supposer, l’Assemblée générale d’octobre. Mais non, ce fut fin décembre. On attendait donc, en fait, les Journées d’automne et le premier Comité restreint. On devait bien se douter que la censure avait mauvaise presse à notre époque de démocratie !

A Barcelone, on a écouté sans rire le Délégué général de l’AMP clamer haut et fort, une fois de plus, qu’il n’avait jamais censuré personne parce que c’était plus fort que lui, le respect du texte.

Etonnant, car pour moi, l’épisode de la Cause freudienne n’est qu’un de plus dans une longue série commencée bien avant la crise : citerais-je le numéro de cette revue espagnole, El niño, qui a sauté pour qu’un article de moi sur la mère n’y apparaisse pas, ou encore la suspension définitive de la revue Colofón , après que l’intervention pressante de Judith Miller eut échoué à faire retirer l’article sur " L’amour pas fou " que la rédactrice d’alors m’avait demandé, ou encore les ultimatums à deux revues d’Argentine : " c’est elle ou moi ", etc. (il y en a d’autres). Le Délégué ne censure pas, mais sans doute est-ce parce qu’il n’est pas nécessaire de se salir les mains quand les affidés se proposent pour les basses œuvres. On est de gauche, voyez-vous !

Toutes les censures sont détestables, mais avec la psychanalyse, il y a tout simplement incompatibilité. Crise ou pas. D’ailleurs, ça, c’est une nouveauté de l’AMP : quel autre exemple de censure méthodique trouverait-on dans l’histoire des sociétés analytiques ? Je conclus, comme je l’ai toujours dit, que la nouveauté n’est pas toujours où l’on croit.

Il est vrai qu’à présent, certains affirment en toute tranquillité, comme cette responsable du Bulletin de l’ACF-Ile de France, au moment de l’AG de cette ACF, que, bien sûr, désormais, il sera exclu de publier X et Y, les deux bêtes noires, puisqu’ils sont dans l’opposition. Sans doute est-ce ce que le Conseil voulait dire quand il annonçait qu’il  respecterait " les droits associatifs de tous les membres ". Mais alors, à quand les autodafés ? Je crois bien aujourd’hui que l’éditorial d’Isabelle Morin voulant dénoncer la lâche complicité qui fait fermer les yeux face à l’inadmissible, était prémonitoire.

Il est temps, me semble-t-il, de mettre en chantier Le livre blanc des pratiques muettes d’étouffement de la minorité que les Ecoles de l’AMP ont inaugurées : censure, exclusions, intimidations, menaces, etc. Dans ce but, je vous demande, cher(e) Collègue, de bien vouloir me transmettre tous les faits de ce type qui soient attestables et dont vous avez eu à connaître ces dernières années. Je vous serais également reconnaissante si vous pouviez faire circuler largement cette information.

            En vous priant d’accepter mes meilleures salutations, je vous adresse aussi, cher(e) Collègue, mes meilleurs vœux pour une année 1999 plus conforme à l’idée que nous nous faisons de la psychanalyse.

Colette Soler

       

"D'où mon expression de parlêtre qui se substituera à l'ICS de Freud (inconscient qu'on lit ça) : pousse-toi de là que je m'y mette, donc."

J. Lacan

Les commandements de la jouissance

 

 

La jouissance commande-t-elle ? Oui, sans doute, si, comme je vais le montrer, elle induit des effets subjectifs différenciés, si ses caractéristiques côté homme ou côté femme se répercutent au niveau, notamment, de la clinique différentielle de l'amour.

Nous tenons pour acquis, avec Lacan, que le sujet du désir est commandé par l'objet cause - objet perdu, dirait Freud. C'est la jouissance soustraite par l'opération castration du langage, en des conjonctures propres à chaque sujet, qui impulse et oriente le vecteur du désir.

Mais la jouissance positive, celle qui fait le bonheur du sujet, et celle aussi bien qui occupe le champ de la relation sexuelle, n'est-elle pas aussi déterminante d'effets spécifiques ? L'un d'eux touche à l'identité. Pas d'autre identité sexuelle que celle du mode de jouissance, tout ou pas-tout phallique. Ce mode de jouir détermine le sujet insubstantiel du signifiant et le fait parlêtre, être spécifié d'une jouissance qui, toute ou pas-toute, tient, dans les deux cas, à "l'être de la signifiance" .

Telle est la thèse du Séminaire Encore. Elle repose sur une hypothèse que Lacan explicite dans son dernier chapitre.

Le parlêtre

"L'inconscient je n'y entre, pas plus que Newton, sans hypothèse, dit-il.

Mon hypothèse, c'est que l'individu qui est affecté de l'inconscient, est le même qui fait ce que j'appelle le sujet du signifiant. (...) En tant que support formel, le signifiant atteint un autre que ce qu'il est tout crûment, lui, comme signifiant, un autre qu'il affecte et qui en est fait sujet".

Cette hypothèse, Lacan la dit sienne à bon droit, car elle est unique, non seulement dans la psychanalyse, mais dans la culture contemporaine. Elle est en rupture aussi bien avec l'approche linguistique qu'avec tout ce qui a pu se formuler dans le siècle comme philosophie du langage, des premiers pas du logico-positivisme forcluant l'inconscient par principe, jusqu'aux recherches de la pragmatique s'évertuant en vain à rejoindre le réel.

C'est l'hypothèse de l'inconscient incarné, de l'inconscient fait chair, si je puis dire, que l'on pourrait appeler l'hypothèse du parlêtre : non seulement elle reconnaît que les pulsions, "c'est l'écho dans le corps du fait qu'il y a un dire", thèse déjà ancienne, datée de la distinction besoin-demande-pulsion, mais elle pose que l'inconscient-langage règle le corps vivant soumis à la reproduction sexuée. Elle modifie profondément la donne du noyau de l'enseignement de Lacan, celui que J.-A. Miller a élevé, je dirai, au classicisme, à savoir l'opposition du signifiant et de la jouissance, du symbolique et du réel. On vérifie bien ce virage à lire cette phrase étrange qui semble brouiller toutes les dichotomies : "Le réel, (...) c'est le mystère du corps parlant, c'est le mystère de l'inconscient". L'hypothèse ouvre à de nouveaux développements. Elle s'avance, en fait, dans la question de l'économie de la jouissance dite sexuelle, dans la question du couple de l'amour, et les nouvelles définitions du symptôme avancées dans le Séminaire de l'année 1974-1975, RSI, en sont comme des répercussions différées.

La question est donc celle-ci : qu'est-ce que les jouissances, jouissance phallique ou jouissance supplémentaire, prescrivent possiblement dans l'espace du symptôme ?

Je commence côté homme, pour interroger d'abord ce symptôme d'exception qu'est le symptôme père. A cet égard, la leçon du 21 janvier 1975 mérite de nous retenir particulièrement. Lacan y avance avec sa nouvelle définition du symptôme, deux autres définitions nouvelles, solidaires dans leur logique : celle du père, et celle de la femme-symptôme.

 

Le père "modèle"

Pour la première et peut-être l'unique fois dans son enseignement, Lacan, si je ne me trompe, définit ce qu'est un père... digne de ce nom. Un père, dit-il, qui aurait "droit au respect, sinon à l'amour", marquant déjà par cette simple conjonction "sinon", que l'amour n'est pas nécessairement requis, voire qu'il est presque superflu, et qu'en tous cas il n'est pas l'indice de la fonction. Sur ce point nous avons d'ailleurs la preuve par Joyce, preuve inversée, car, son père, il ne l'a respecté en rien et pourtant, il semble bien qu'il l'ait aimé.

Ce père, à le dire... "perversement orienté", il l'inclut dans le tout de la perversion généralisée de l'homme. Mais il ne faut pas qu'il soit "n'importe qui", sous peine de verwerfung, quoique qu'il faille "que n'importe qui puisse faire exception pour que la fonction de l'exception devienne modèle", dit Lacan. Voilà qui est plus complexe, car il y a ici un double usage du n'importe qui, qui est à déplier.

N'importe qui, soit n'importe lequel de l'ensemble de tous les hommes, peut atteindre à la fonction. La possibilité est pour tous, (" (x)). Mais, dans ce tous, seuls les pères dignes de ce nom, pas tous donc, sont des modèles de la fonction. Ainsi l'ensemble de tous les hommes se divise-t-il, en deux sous-ensembles : celui des pères qui ne sont pas n'importe qui, pas n'importe quel homme, car ils ont le symptôme père - et dans ce cas, peu importe qu'ils en aient d'autres, de symptômes - , et le sous-ensemble de ceux qui ne l'ont pas, ce symptôme père.

C'est dire qu'il y a deux versions au moins de la "perversion généralisée" de l'homme, la version père, la père-version paternelle, et l'autre, la (ou peut-être les) version(s) que l'on pourrait dire... non paternelle(s). Ça fait au moins deux types : les Pères et les autres. Les Pères, non pas au sens d'être géniteurs, bien sûr, mais au sens d'avoir le symptôme Père, ce pourquoi je leur octroie la majuscule, et les autres, qui ne sont pas moins père-vers, mais qui le sont autrement que par ce symptôme, ce qui ne les empêche pas, à l'occasion, d'être des géniteurs.

On voit que la question posée est celle de la différence entre le Père et l'Homme, l'universel de l'Homme, défini par le Un phallique.

Sa définition nouvelle du Père, Lacan l'avance d'ailleurs en deux temps. Et d'abord par une remarque assez exorbitante, car elle pose que le Père est celui qui fait "d'une femme, objet a qui cause son désir". On n'en revient pas en effet, Lacan nous en avertit. N'est-ce pas là, au moins apparemment, la définition de tout homme... hétérosexuel, laquelle ne laisse hors de son champ que l'ensemble des tenants de l'éthique hors Sexe du célibataire qui, eux, ne font pas d'une femme, objet cause ? C'est dire en tous cas que dans le tout homme (" x. F (x)) de la père-version généralisée, le Père est du côté du sous-ensemble des hétéros.

                                  

          

 

 

 

 

 

Mais ce n'est pas tout. Précisions suivent. Cette femme-cause, encore faut-il, ajoute Lacan, qu'elle "lui soit acquise pour lui faire des enfants, et que de ceux-ci, qu'il le veuille ou pas, il prenne soin paternel". Ce n'est pas le cas général.

La clinique montre, en effet, qu'en choisir une qui lui soit acquise, avec le double sens de l'expression - elle est la sienne et elle y consent -, n'est pas à la portée de tout homme. Je ne parle pas même des homosexuels pour qui c'est évident, mais des hommes hétérosexuels eux-mêmes : pour beaucoup d'entre eux, on le sait, les dites "unes" se succèdent en série, comptables. Mais en distinguer une, élue, et la choisir comme sienne, reste hors de portée. Je veux dire hors de portée de symptôme. Ainsi l'ensemble des hommes hétérosexuels se divise-t-il à son tour, entre les Pères et... les autres, les non-Pères.


                                              

 

 

 

 

 

 

 

 

D'où se démontre bien qu'un Père n'est pas "n'importe qui". Tellement pas "n'importe qui", qu'il est... un modèle.

Ce modèle-là n'est pas commun, et il n'exige pas de lui qu'il soit un... père modèle, loin de là. La normalité n'est pas ce qui le définit, peu importent ses symptômes propres, aussi bien que ses capacités ou ses talents, tout ce qu'il pourrait y avoir d'exemplaire en sa personne. Sa fonction n'a rien à voir donc avec la considération de ses attributs idéaux, dont Lacan s'est largement moqué dès le départ, ironisant sur les recherches qui traquaient la carence paternelle "entre le père tonnant, le père débonnaire, le père tout-puissant, le père au ménage, le père en vadrouille, etc.", et qui, en bref, s'égarent dans une phénoménologie du père, toujours plus ou moins normative. Médiocre ou éminent, ce n'est pas la question ; le Père en tant que tel n'est modèle que de la fonction, pour laquelle, en outre, il n'y a pas de degrés, pas de plus ou de moins : elle est satisfaite ou pas.

Plus qu'un Nom, Père est ici une affaire de désir, suspendu qu'il est à l'une des modalités de la cause du désir mâle. La métaphore paternelle faisait du désir de la mère le préalable et la médiation nécessaire à la fonction du Nom. Mais on est loin désormais des thèses de La question préliminaire à tout traitement possible de la psychose, - quoique l'on trouve déjà dans ce texte une remarque discrète sur la subjectivité paternelle en tant que telle. En une perspective inversée, quoique non contradictoire, le support de la fonction est ici placé du côté du Un père pris comme sujet, ou mieux comme parlêtre, de sorte que l'on pourrait donner la formule de son symptôme : faire de sa femme, ou de la femme élue, une mère.

On voit bien que ce n'est pas n'importe quel désir d'homme, car bien des hommes qui ne reculent pas devant le Sexe, pas même devant le choix d'une femme élue, reculent cependant, c'est notoire, quand il s'agit d'assumer la transmission de la vie, s'en tenant plutôt à la formule : une femme, oui, une mère, non.

Faire de sa femme une mère, n'est pas moins à distinguer de ce qui vaut plus généralement du côté homme, à savoir que "la Mère reste contaminer la femme ", comme dit Lacan, avec pour conséquence ce que Freud a bien aperçu : la tentation toujours ouverte, pour un homme, de se faire l'enfant de sa femme. Ce qui veut dire, très concrètement, d'en attendre des soins maternels au niveau du substrat de la vie quotidienne, de la sollicitude pour son narcissisme, et parfois aussi, plus largement, jusque sur le plan érotique. Cette configuration de l'homme-enfant n'est pas seulement distincte de la position paternelle, elle y fait obstacle, car c'est à la mesure de la dite "contamination" qu'un homme pourra être porté à refuser une paternité qui lui soustrairait une part des soins maternels de sa femme, et qui le mettrait donc en rivalité fraternelle avec ses propres enfants. S'accepter comme Père suppose au contraire l'effet de séparation qui permet à un homme de la laisser un peu à d'autres, ces autres au moins que sont les enfants.

La Père donne donc l'exemple d'un symptôme qui assure le nouage entre l'amour pour une femme, le désir sexué, et le consentement à la vie reproduite. Peut-être même est-ce plus que consentement, si j'en crois la connotation de finalité qu'il y a dans l'expression "acquise pour lui faire des enfants". Un désir de paternité s'évoque là en clair, et distinct de tout désir pédagogique, comme l'indique le "qu'il le veuille ou non", par lequel Lacan clive les soins paternels de toute vocation éducative. Ce thème là est de départ dans l'enseignement de Lacan, très affirmé déjà dans sa Question préliminaire : rien de pire que le père identifié à un magister. On peut même se surprendre de trouver sous sa plume l'expression "soin paternel". Qu'est-ce donc ?

Le soin est plus volontiers pensé comme l'apanage de la mère. Qu'elle se dévoue à sustenter le corps, qu'elle s'emploie à être pour son petit la médiatrice du langage et de ses divers effets, à la fois castrateurs et érogènes, toute sa sollicitude vaut comme manifestation première de son amour... de mère. Pour le père, il ne peut s'agir de simplement redoubler ces soins maternels. Mettons plutôt à sa charge, avec la fonction séparatrice de sa présence affirmée sous quelque mode que ce soit auprès de la mère, le soin... symbolique. Rien d'autre que la transmission du Nom, toujours cruciale, car elle engage l'inscription dans la chaîne des générations et dans un désir qui ne soit pas anonyme. Et, sur ce point encore, la clinique permet de recenser les refus symptomatiques de la transmission. Ils ont bien des degrés mais, à l'extrême, c'est la figure de ces géniteurs avares de leur nom, qui, par un curieux paradoxe, vont parfois jusqu'à consentir au partage des soins maternels, voire à payer pour les soins de l'enfant, tandis qu'ils se refusent farouchement à le reconnaître, comme on dit, et à l'inscrire dans la lignée.

Le symptôme Père n'est pas quelconque. C'est le symptôme-type d'un nouage borroméen qui, au-delà de conjoindre pour un parlêtre donné amour, désir et substance jouissance, a la fonction plus large de nouer les sexes entre eux (couple homme-femme), les générations entre elles (couple parents-enfants), mais aussi ces deux couples du sexe et de la génération entre eux, alors même que la civilisation contemporaine travaille à les disjoindre toujours plus. Toute la question étant de savoir si c'est un symptôme en voie de régression.

 

Une femme, symptôme

En cette année 1975, Lacan en vient à renommer du terme de symptôme tous les éléments d'abord situés comme objet a, cause du désir. C'est le cas pour la femme, évoquée dans la même leçon à la fois comme objet a, puis comme symptôme, mais ça l'est aussi bien pour l'analyste.

Si cette dénomination nouvelle était seulement pour dire que l'objet n'est élu par rien d'autre que par l'inconscient, ce ne serait rien de nouveau. On retrouverait le problème des conditions inconscientes du choix d'objet, déjà exploré par Freud, et on dirait seulement que pour le parlêtre, à défaut d'aucun partenaire programmé, l'inconscient supplée, se faisant instigateur des rencontres de la vie amoureuse.

Mais dire symptôme, c'est évoquer plus que les liens de l'amour et plus que ceux du désir, la jouissance elle-même. Oui, mais laquelle ? Celle du corps à corps du couple sexué que le Séminaire Encore interrogeait déjà, ou celle de l'inconscient, qui à première vue semble toute autre, et par laquelle Lacan redéfinit justement le symptôme dans son Séminaire RSI ?

La question inclut sa réponse. Dire d'une femme qu'au-delà d'être cause de désir, elle est symptôme, c'est avancer une thèse sur la jouissance dite sexuelle elle-même. Ce que Lacan explicite en précisant que sa nature de symptôme se voit à ce qu'"il n'y a pas de jouissance de l'Autre comme tel". C'est poser que la jouissance du corps à corps, aussi paradoxal que cela paraisse, n'a pas accès à l'Autre, qu'elle passe par la jouissance de l'inconscient, et plus même, qu'elle assure pour un sujet son jouir de l'inconscient.

Si le symptôme est "la façon dont chacun jouit de son inconscient", quand c'est une femme, il s'ensuit qu'elle prête son corps pour que, jouissant d'elle, l'homme jouisse en fait de son propre inconscient et que, à l'inverse, c'est par ce jouir de l'inconscient qu'il a accès à la jouissance prise au corps à corps, qui n'est pas jouissance de l'Autre, mais jouissance phallique.

"Seuls les signifiants copulent dans l'inconscient, mais les sujets pathématiques qui en résultent sous forme de corps sont conduits à en faire autant - baiser qu'ils appellent ça", dit la leçon du 11 mars 1975.

On est là dans les suites des thèses avancées par le Séminaire Encore. Il posait que le parlêtre, nommé ici sujet pathématique, soit corps dont la jouissance est commandée par le signifiant, ne se couple que par le biais du langage. Autrement dit, que l'Une jouissance ne s'accroche au "corps signifié Autre" qu'à le coupler lui-même, ce corps, au signifiant du savoir inconscient.

On se souvient qu'après avoir posé, dans sa première leçon, que la jouissance du corps de l'Autre n'est pas le signe de l'amour, le Séminaire Encore demandait : d'où vient donc, si ce n'est de l'amour, ce qui répond par la jouissance du corps de l'Autre ? Elle ne vient ni du sexe de la femme, ni des caractères sexuels secondaires, elle n'est en outre pas jouissance de l'Autre, car la jouissance ne va pas vers l'Autre et la copulation ne fait qu'induire la fallace d'une fausse finalité. Il répond finalement que la jouissance du corps à corps a sa cause dans le signifiant lui-même, le signifiant qui "se situe au niveau de la substance jouissante" !

Telle est la réponse, nouvelle en cette année 1973, que Lacan développait en une page qui mériterait d'être plus fameuse qu'elle ne l'est, la page 27 du Séminaire, où il déclinait les quatre modalités du signifiant comme cause, à entendre non plus comme cause d'une perte de jouissance, thèse classique, mais comme cause positive de la jouissance du corps. J'ai pu dire à l'occasion que les semblants, les normes des discours constitués s'arrêtent au pied du lit, eh bien, ce n'est pas le cas de la signifiance, qui règne même au lit, animant jusqu'à l'espace de la relation sexuelle. Le signifiant est érogène.

Pour l'homme, il préside aussi à l'éjaculation, à cette jouissance étrangère, hors corps, qu'est la jouissance phallique. Pas de pilule à érection qui tienne ! Et puisque nous sommes à l'époque du Viagra, il est amusant de constater avec quelle insistance les médecins tiennent à souligner qu'il ne supplée pas aux élans de la libido, disons, pour nous, à la causation signifiante. D'où la formule frappante du Séminaire sur Joyce : "L'homme fait l'amour avec son inconscient", en prenant le "avec" au double sens de l'instrument et du partenaire. D'où aussi, pour les femmes, l'affirmation que leur être de jouissance pastoute ne tient pas moins à l'être de la signifiance. J'y reviendrai.

Une femme-symptôme, c'est donc d'abord un corps à jouir, à jouir par le biais de l'inconscient, mais avec ce résultat que la jouissance supportée par ce corps Autre, n'est au fond, pour l'homme, qu'un jouir de l'inconscient. Ce qui veut dire aussi que le Un phallique, répétitif, et qui ne cesse pas de s'écrire, n'a pas d'autre compagnie, même dans l'amour, que les uns du langage, avec à la clé... le lot de solitude, qui fait tant soupirer. Mais ceci nous mène sur l'autre versant du symptôme.

La Folie de l'amour

Si dans l'acte dit d'amour par la langue française, à étreindre un corps Autre, l'homme reste cependant seul avec son inconscient, on comprend la référence aux points de suspension du symptôme. Ils inscrivent que le Un phallique, couplé au Un de symptôme, reste en manque d'Autre.

Je l'indique par une parenthèse : Un(S ) ... (A). Ces points de suspension valent donc bien, Lacan le précise, comme autant de points d'interrogation du non-rapport : Un(S ) ... = ?, le Un ne pouvant faire moins que de continuer à interroger le manque de l'Autre qui ferait le deux du sexe. C'est là que s'introduit la dimension de croyance au symptôme. Elle est à l'évidence hétérogène à sa dit-mension de jouissance, mais elle est commandée par elle. D'où mon titre qui vise les effets subjectifs des caractéristiques de la jouissance.

La croyance au symptôme, voire l'invention de l'Autre, en est une. Ce n'est pas un hasard si Lacan l'introduit dans le Séminaire Encore. "L'homme croit créer - il croit-croit-croit, il créé-créé-créé. Il créé-créé-créé la femme". L'effet crécelle n'échappera pas avec ses diverses résonances d'irritation et de vanité. On retrouve le thème dans le Séminaire RSI, généralisé, cette fois : "Ce qui constitue le symptôme (...) c'est qu'on y croit." Autrement dit, on croit qu'il peut dire quelque chose. Et n'est-ce pas le principe même de la psychanalyse que de faire parler le symptôme, le "y croire", étant le postulat de tout déchiffrage.

Cependant, quand le symptôme est cet autre parlêtre qu'est une femme, une femme qui donc a la parole elle aussi, au-delà d'y croire, s'ouvre le virage vers la folie du "la croire". La distance de l'un à l'autre est la même que celle qui sépare le transfert de la vraie crédulité : le premier va vers le savoir latent, la seconde assujettit au texte de l'Autre ; le transfert suppose et cherche l'énonciation recelée, la crédulité succombe sous la sujétion de l'énoncé manifeste. Du "y croire" au "la croire", il y a même distance que de névrose à psychose. C'est le point d'homologie qui fait de l'amour... une folie, dès lors qu'on "la croit", à l'égal du sujet psychotique, qui plus que d'y croire, à ses voix..., les croit. En quoi, selon Lacan, l'amour, ce qu'il appelle "l'amour majeur" est un sentiment comique, lesté du " comique bien connu, le comique de la psychose".

Ainsi, la jouissance solitaire de l'Un phallique laissant l'Autre inacessible, commande-t-elle des effets de pousse à la folie de l'amour. Mais elle lui fait aussi limite, côté jouissance. Et de fait, c'est plutôt chez les femmes que cette folie de l'amour prend toute sa dimension, on le sait, tandis que chez l'homme, elle n'est jamais qu'ébauchée, et comme vélléitaire.

Ce n'est pas qu'il n'aime pas, c'est plutôt que, pour lui, l'amour peut aller sans dire, comme Lacan le note dans sa leçon du 12 février 1974 du Séminaire "Les non dupes errent". Il va sans dire, car il peut se contenter de sa jouissance, au double sens de l'expression : cette jouissance qui n'a pas sa cause dans le dire, mais dans les signifiants discrets de l'inconscient, lui suffit ; elle le satisfait aussi, faisant tout le substantiel de son identité d'homme, bien loin d'entrer en opposition avec elle.

Rien de tel pour les femmes, et c'est pourquoi Lacan a cherché une expression qui dissymétrise les partenaires de chacun des deux sexes.

 

L'homme ravage

Là où il disait symptôme pour l'homme, une femme-symptôme, il n'a pas trouvé mieux, côté femme, que ravage ou affliction, l'homme- ravage. Les deux termes connotent à la fois les affres de la douleur et la destruction qui anéantit. Il est remarquable, en outre, qu'avec ce terme de ravage, Lacan retrouve là un vocable qu'il a d'abord utilisé pour caractériser le rapport d'une fille à sa mère. Il semble prendre le relais de la thèse freudienne selon laquelle l'homme hérite du rapport à la mère, et plus précisément des reproches faits à la mère, et devient après elle la cible de la revendication phallique.

Je ne crois pourtant pas que ce soit la thèse de Lacan, car le ravage n'est pas la revendication : il l'inclut parfois, mais il ne s'y réduit pas et à l'extrême il est d'un autre ordre, car il n'appartient pas au registre phallique.

On n'en saisit la vraie nature qu'à partir des caractéristiques de la jouissance féminine, car il en est une conséquence. L'orgasme, comme le symptôme, est une émergence de jouissance dans l'espace du sujet, disait Lacan dans une leçon du 27 avril 1966. Sa valeur tient précisément à ce qu'il est un point d'évanouissement du sujet comme divisé, autrement dit un point qui le soustrait à sa causation par l'objet, au profit d'une jouissance fermée sur elle-même. Le résultat, c'est qu'entre la jouissance orgastique et le sujet proprement dit, il y a un battement d'exclusion, la présence de l'une faisant absence de l'autre.

La conséquence clinique pour une femme, c'est qu'alors même que l'expérience orgastique est plus affirmée, plus comblante même, elle ne manque jamais de déstabiliser le sujet. Le déboutant de ses assises identificatoires, autant que du support qu'il trouve dans l'objet qui le divise, elle le rapte à lui-même et d'autant plus qu'elle est plus là, et alors même qu'elle s'éprouve éventuellement dans la joie.

Tel est le noyau du ravage : c'est la jouissance autre qui ravage le sujet, au sens fort, de l'anéantir l'espace d'un instant. Les effets subjectifs de cette éclipse ne manquent jamais. Ils vont du plus léger déboussolage à l'angoisse profonde, en passant par tous les degrés de l'égarement et de l'évitement. Le sens de certaines frigidités s'éclairent de là. On saisit en outre ce qui a imposé à Lacan la référence aux mystiques, car l'aspiration mystique, qu'est-ce d'autre précisément, tous les textes le clament, que de s'abolir en l'Autre, de s'abolir comme sujet d'aucun projet de la créature ?

Rien de tel du côté homme, car la jouissance phallique, loin d'être en opposition avec l'assise identitaire du sujet, la constitue au contraire. C'est si vrai que, pour peu qu'il soit confronté à quelque épreuve d'impuissance ou de ratage, l'homme à très souvent recours à l'exercice de son organe : que ce soit dans le rapport à une femme, à un homme, ou dans la masturbation, cet exercice vaut toujours comme réassurance. Et l'on y recourt aussi bien pour tamponner ce qu'il y a d'effet castration dans une analyse. Tel est le secret de bien des performances sous transfert. Pour une femme, au contraire, quand l'échec l'accable, le recours le plus fréquent c'est la séduction, toujours phallicisante, parfois aussi la compétition dans l'avoir phallique, mais bien plus rarement la jouissance sexuelle proprement dite, qui en remet sur l'anéantissement.

 

La conséquence subjective majeure de la jouissance autre, au-delà même de ses effets d'affects, est à chercher du côté de la position d'une femme par rapport à l'amour. Je la formule ainsi : sa jouissance l'engage dans une logique de l'absolutisation de l'amour qui la pousse vers une insatiable quête de l'Autre.

Cette quête est à double face cependant. Sur la plus visible, là où le S de grand A barré de la jouissance arrasait les identifications, l'amour restaure une identification phallique. En ce sens, quand elle demande à l'homme que l'acte sexuel s'enveloppe d'amour, et même d'un amour unique, une femme demande, en fait, qu'on l'assure comme sujet de son arrimage phallique. Sur l'autre face, moins visible, c'est l'essentiel qui se lit, selon moi. J'y déchiffre cette formule : s'abolir, oui, mais en l'Autre. D'où les efforts parfois forcenés des femmes pour élever leur homme à la dignité de l'Autre, et pour qu'il prête un tant soit peu "à confusion avec Dieu", comme dit Lacan dans le Séminaire Encore. Ainsi s'éclaire un fait, cliniquement évident : que pour les femmes, "l'amour ne va pas sans dire", et qu'elles ne se plaignent de rien tant que du silence masculin. Que ce silence les "aphlige", c'est peu dire. D'où les petits drames comiques du quotidien : le "il ne me dit rien", à quoi fait réplique, le "mais qu'est-ce qu'elle veut que je lui dise ?". De ce dire, elles attendent sans doute qu'il fasse consister l'objet agalmatique, mais plus essentiellement, je crois qu'elles aspirent à ce qu'il vienne boucher le S de grand A barré. En d'autres termes, elles exigent que l'homme veuille bien se donner la peine, la fatigue même, pourrais-je dire, de donner plus que sa seule présence de désir : ses efforts pour faire un peu l'Autre.

Ainsi le ravage proprement dit me paraît-il bien distinct de la simple revendication phallique. Il ne l'exclut d'ailleurs pas, et peut aussi se combiner avec elle, mais il est autre. Il est remarquable, je l'ai dit, que Lacan use du même terme de ravage pour qualifier la relation mère-fille. Freud, lui, avait reconnu la kyrielle de reproches qu'une fille peut adresser à sa mère, et qui lui paraissaient si énigmatiques avant qu'il ne les subsume tous finalement sous la seule notion de l'envie du pénis. N'y a-t-il pas pourtant, au-delà de cette dimension revendicatrice, la sollicitation faite à la mère de livrer le secret dernier ? Pas seulement celui de l'agalma féminine, toujours phallique, mais celui de la jouissance qui ex-site mais que l'Autre ne sait pas, et pour laquelle donc, par voie de conséquence, une femme fait appel à... l'Autre.

Il est vrai que l'envie du pénis elle-même peut prendre des formes ravageantes. Le sentiment du manque-à-avoir culmine alors, chez certains sujets féminins, dans une conviction délétère de moindre valeur souvent redoublée, en outre, d'une rage forcenée à l'endroit de toutes les figures phallicisées. Ainsi voit-on de ces femmes qui enragent des charmes et des réussites de leurs rivales autant que des supposées facilités de la jouissance masculine.

Ce pan de la clinique a été largement exploré dans la littérature psychanalytique, mais il revient à Lacan de l'avoir complété par ce terme de ravage qui, pour l'essentiel, désigne des phénomènes d'un autre type : rien d'autre que les effets pathématiques que la jouissance autre induit dans le sujet, et qui se dédoublent et se partagent entre l'abolition subjective que j'ai dite et l'absolutisation corrélative de l'Autre.

Rédaction terminée le 9 juillet 1998